Gerda Taro

Le texte est extrait de  » L’ombre d’une photographe » de F.Maspéro, Histoire de faire sortir de l’ombre cette photographe, compagne de Capa , morte à 26 ans pendant la guerre d’Espagne.
(Les deux images ne sont pas présentes dans le livre)

Gerda Taro, (Gerta Pohorylle 1910-1937) a vécu dans l’ombre de Robert Capa. Compagne du célèbre
photographe de guerre, Gerda, aussi photographe, a partagé durant 3 ans la vie et l’activité de Robert Capa.
C’est elle qui trouva le pseudonyme de Capa “ c’était plus vendeur”. Leurs premiers reportages communs
étaient signés Capa.

La nuit de la mémoire est plus terrible que la mort disait Homère. Gerda Taro devait sortir de l’ombre.
François Maspero la fait revivre dans son livre : L’ombre d’une photographe, Gerda Taro.

Dans l’extrait  qui suit il n’est pas question de faits historiques sur la guerre d’Espagne vécus par  Gerda
mais d’analyse d’image. J’ai pensé que ce regard de l’auteur sur ces deux images pouvait vous intéresser.


(….Il arrive que dans le cadrage commun de
Gerda et de Capa, nous ayons 2 prises de vue différentes, presque simultanées,d’un même sujet: un cliché 24×36 et un cliché 6×6 (…..).
On se souvient que Gerda travaille de préférence avec le Rolleiflex et Capa avec le Leica,
on peut attribuer la photo 6×6 à la première et la 24×36 au second.Le jury exigeant d’un de
ces concours d’amateurs où est primée avant tout la perfection technique retiendrait
probablement celle de Gerda: le cadrage, plus large, plus aéré, donne davantage de relief
aux personnages, la lumière est plus contrastée, on voit les arbres du jardin, la main libre de
l’homme joue le rôle de l’élémentaire et obligatoire premier plan. Celle de Capa, plus serrée,
manque de relief, le cadrage est désinvolte là où, chez sa compagne de travail, il trahit
l’application. Gerda s’est planté bien en face, elle s’est focalisée sur la scène au point de
l’isoler au centre du décor. Capa l’a prise d’un peu plus haut et le résultat est que l’on devine,
coupé, un autre personnage assis, et, derrière, les pieds d’un promeneur qui ne devraient
pas être là sauf pour montrer que non seulement le photographe se fiche éperdument de ce
genre de détails perturbateurs mais qu’au contraire, ils sont pour lui bienvenus. Si bien que
l’on trouve, dans le peu d’espace qui reste ménagé, une vie qui n’existe pas sur le cliché de
Gerda,une vie animée encore par des taches de lumière éparses qui évoquent le soleil jouant
sur le sol, invisibles chez elle.Laquelle de ces 2 photos est la “meilleure”? La diffèrence de
maniement des appareils, plus immédiate et spontanée avec le Leica placé directement
contre l’oeuil, plus lente et réfléchie avec le rolleiflex à hauteur de la poitrine, empêche de
conclure à une différence de nature dans la conception même du travail.Tout juste peut-on
penser, que Gerda, qui est encore à ses débuts, vise à plus de perfection dans l’art de faire
une “belle” photo et qu’elle est plus attachée aux conventions qui sont censées régir la dite
beauté*…)
*Bien entendu,cette brillante analyse tombe d’elle-même au cas où nous serions devant l’hypothèse inverse:
ce serait Gerda qui aurait utilisé le Leica, et Capa le Rollei.Il suffirait d’inverser le commentaire.
Démonstration, en somme, qu’en matière de commentaire et de critique photographiques on peut finalement
dire n’importe quoi…et retomber sur ses pieds.
Textes extraits du livre de François Maspéro: L’ombre d’une photographe,Gerda Taro