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L’IA nous rendra-t-elle crétins ?

En 2019, le docteur en neurosciences Michel Desmurget nous alertait sur les graves dangers que représentent les écrans pour nos enfants (ou petits-enfants) dans son ouvrage « La fabrique du crétin digital ». Malheureusement toujours d’actualité malgré les annonces de nos politiques…

Mais ça, c’était avant l’IA.

En 2022 (donc il y a à peine un peu de plus de 3 ans…), le grand public découvrait l’IA avec ChatGPT. Depuis, l’Intelligence Artificielle a conquis nombre de nos usages personnels et professionnels. Il faut dire que notre cerveau aime bien ça, lui qui adore fonctionner un mode économie d’énergie ! Il est très tentant de céder à l’IA une part toujours plus importante de nos efforts, nous rendant ainsi plus productifs. Mais le risque n’est-il pas de ne plus entraîner suffisamment notre « muscle » cérébral, et de perdre des compétences fondamentales ?

« Intelligence » artificielle ?

L’IA n’est bien sûr pas une « intelligence », notion habituellement réservée au domaine biologique. C’est une corrélation de résultats de l’intelligence humaine qui produit une illusion d’intelligence humaine. Le tout à base d’algorithmes, de règles de modérations, d’annoteurs de données travaillant dans l’ombre et payés une misère du Kenya à la Colombie. Et d’un gouffre environnemental et énergétique : l’AIE (Agence Internationale de l’Énergie) estime que les centres de données consommeront presque 3% de l’électricité mondiale à l’horizon 2030, soit plus que le Japon.

Mais l’IA est suffisamment performante pour que nous soyons tentés d’y projeter un peu d’anthropomorphisme. Ne serait-ce qu’en terminant notre prompt par un « Merci ! ». Qui bien sûr n’a pas plus de sens que de dire merci à son lave-linge lorsqu’il a terminé la lessive.

Nos chers assistants numériques

Le grignotage de nos compétences a déjà commencé depuis plusieurs années, avec l’utilisation au quotidien de quelques assistants numériques bien pratiques : calculatrice, répertoire téléphonique, navigateur GPS…

Les lecteurs de cette revue savent sûrement encore faire un peu de calcul mental. Et sont peut-être comme moi sont un peu étonnés (agacés ?) lorsqu’un « jeune » dégaine sa calculette pour additionner par exemple 25€ et 19€. Mais sauriez-vous encore poser une division, comme vous le faisiez sans trop d’effort… en fin d’école primaire ? Faute de pratique, vous avez relégué ce savoir dans un coin de votre cerveau.

Dans les années 60-70, connaître par cœur une dizaine de numéros de téléphone (voire plus dans certaines professions) faisait partie de la compétence quotidienne normale. Aujourd’hui, nous ne connaissons presque plus aucun numéro de téléphone (parfois on ne connait même pas le sien…). Mais vous avez sûrement réutilisé cette zone de mémoire pour y stocker vos mots de passe !

Le navigateur GPS est très pratique. En plus de vous indiquer l’itinéraire, il s‘ajuste à la circulation, vous donne votre heure d’arrivée, signale les dangers sur la route… Et surtout il a mis fin aux disputes conjugales en voiture en vous remettant dans le droit chemin (sans faire de commentaires) quand vous vous êtes trompé !
Dans votre cerveau, c’est l’hippocampe qui prend en charge la localisation spatiale. Les chauffeurs de « black cabs » londoniens ont d’ailleurs un hippocampe particulièrement musclé, résultat des 3 à 4 ans d’entraînement indispensable au très difficile examen « The knowledge of London », obligatoire pour devenir chauffeur de taxi. Et les écureuils aussi, à l’approche de l’hiver. Là il s’agit de survie pour retrouver les réserves stockées en prévision des temps froids !

L’IA au quotidien

Même si la recherche traditionnelle sur Internet à base de mots clés ne faiblit pas encore, il faut reconnaître que l’utilisation de l’IA offre de nombreux avantages. Elle apporte une réponse personnalisée et structurée avec une approche conversationnelle.

Il est bien plus facile de demander à ChatGPT « Prépare-moi un voyage d’une semaine en Toscane au printemps en dehors des sentiers battus », que de compiler (plus ou moins laborieusement) les résultats de plusieurs sites ou d’avis d’internautes.

Pourtant en faisant cela on délègue complètement à l’IA les activités de choix des données pertinentes, de structuration et de synthèse que nous aurions faites. Nous aurions peut-être découvert au passage des informations très intéressantes, mais un peu en dehors de la cible initiale. Basée sur des modèles statistiques, l’IA passera à côté.

Dans la grande majorité des usages quotidiens, la recherche avec l’IA ne pose pas de problèmes particuliers, mais pour des domaines sensibles (santé, juridique, finances…), on ne peut que conseiller de confronter les résultats d’IA différentes (ChatGPT, Gemini, Perplexity…), et de vérifier les informations auprès de sources fiables. Et même si c’est un très bon premier conseiller, l’IA n’empêche pas de consulter un professionnel.

L’IA dans le monde professionnel

De très très nombreuses professions sont impactées par l’IA, et les annonces de suppressions de postes remplacés par l’IA sont quotidiennes. Les chiffres sont souvent impressionnants (par exemple suppression de 10% des 350 000 emplois de bureau chez Amazon), mais bien sûr les PME et les indépendants sont aussi impactés (traducteurs, graphistes, juristes, rédacteurs…).

Outre bien sûr ces conséquences sur l’emploi, ceci deviendra problématique lorsque l’utilisation abusive de l’IA nous fera perdre des pans entiers de compétences, faute d’entraînement. Peut-on envisager par exemple qu’en imagerie médicale, l’analyse des examens soit complètement déléguée à l’IA, et que nos futurs radiologues ne sachent plus détecter visuellement un cancer du sein ? Est-ce que ce sera un problème ou pas ?

Jusqu’ici l’IA était alimentée par des données « humaines ». Si ces données ne sont plus produites, certains se posent la question d’une future « dégénérescence génétique » de l’IA, alimentée… par elle-même. Une espèce d’effet Larsen cognitif.

L’IA et l’éducation

Beaucoup réfléchissent aux usages de l’IA dans l’éducation, aussi bien côté enseignants que élèves ou étudiants. Ces derniers en ont rapidement compris l’intérêt, et l’utilisent largement, pas toujours très discrètement d’ailleurs (des copier-coller un peu trop évidents).

Le but d’un travail scolaire n’est pas de produire un résultat, mais c’est avant tout la mise en œuvre de toute une démarche intellectuelle pour y arriver. Une étude récente effectuée auprès d’étudiants a montré que lors d’une dissertation, leur activité cérébrale (mesurée à l’EEG) était drastiquement diminuée par l’utilisation de l’IA. Ce que les chercheurs appellent la dette cognitive, état dans lequel la charge cognitive pertinente permise par l’IA remplace les processus cognitifs coûteux nécessaires à l’apprentissage.

Et le plaisir dans tout ça ?

Oui, notre cerveau est un gros feignant, et l’IA l’y aide bien. Heureusement il y a aussi des zones dédiées à la récompense et au plaisir (intellectuel et autre) : faire des mots croisés ou des sudokus, résoudre un problème de maths, apprendre une langue étrangère (de préférence en groupe), jouer d’un instrument de musique, mémoriser des pas de danse… La liste est longue et vous trouverez sûrement comme activer ces zones !

Philippe Rose
Responsable de l’activité numérique

(article à paraître dans le journal de l’ADSB de février 2026)

Numérique : les Boucains atteints par le NIMBY ?

NIMBY, késako ?

NIMBY pour « Not In My Backyard » ou « pas dans mon jardin ». Ce terme décrit usuellement l’opposition à un projet d’aménagement, non pas par principe, mais parce que son emplacement porte atteinte à son cadre de vie ou son patrimoine.

Par exemple, on peut être favorable aux énergies renouvelables, mais contre un projet d’éoliennes qui pourrait gâcher un panorama bucolique ou la vue depuis le bord de mer. Ou plus près de chez nous, être pour la décarbonatation de la deuxième zone industrielle la plus polluée de France (après Dunkerque, Fos-sur-Mer représente 17% des émissions industrielles de gaz à effet de serre), mais contre la création d’une nouvelle ligne à 400 kV qui amènerait l’électricité nécessaire (ou du moins pas telle que l’envisage RTE).

Sur notre commune, c’est du numérique qu’il s’agit, puisque la municipalité et nombre de nos concitoyens s’opposent à la construction d’un data center, bien que chacun de nous soit utilisateur de ces technologies (parfois aussi contraints et forcés il faut le dire).
« Dis-moi TF1+, je voudrais bien voir en replay le dernier épisode de HPI que j’ai raté… » « Merci Google, c’est sympa de m’offrir gratuitement 15 Go pour stocker toutes mes photos ! » « ChatGPT, aurais-tu une bonne recette de dessert au chocolat facile à faire à l’avance pour Noël, et qui épaterait tous mes invités (mais ma belle-mère n’aime pas la noisette) ? »

L’empreinte environnementale du numérique


Comme le rappelle un rapport très récent de l’ADEME, le numérique représente 2,5% de l’empreinte carbone de la France, soit un peu plus que nos déchets. Et 10% de notre consommation électrique annuelle, soit pour chaque Français l’équivalent d’un radiateur de 1000 W alimenté sans interruption pendant 30 jours.

Ce sont les terminaux utilisateurs qui sont les outils numériques les plus impactants (téléviseurs, ordinateurs, smartphones…), à hauteur de 65 et 90%. Il faut dire que toutes les occasions sont bonnes pour nous inciter à consommer davantage : coupe du monde de football ou de rugby, JO, Black Friday, Noël…
« Mais il vous faut absolument ce smartphone signé Apple ou Samsung qui fera des photos magnifiques à coup d’IA (bon, qui coûte quand même plus d’un SMIC) ! » « Comment, votre téléviseur n’est pas 4K ? »
Et sans parler de l’obsolescence programmée… Par exemple par Microsoft qui vous empêche d’installer Windows 11 sur des ordinateurs qu’il estime obsolètes mais qui suffisent largement à votre besoin.

Et les data centers dans tout ça ? Leur empreinte est estimée entre 4 et 22%, et elle ne va pas s’améliorer avec l’IA.
Selon une récente étude parue dans Nature, l’IA générative a généré en 2023 près de 2600 tonnes de déchets électroniques. Et en 2030, si aucune mesure n’est prise, le pire scénario envisagé par les chercheurs multiplie par 1000 cette quantité de déchets (non, je n’ai pas mis un zéro de trop). Ils l’estiment à 2,5 millions de tonnes de déchets électroniques, ce qui représente 10 milliards de smartphones jetés sur une seule année. Énorme. Et le tout pour une consommation électrique annuelle de 1000 TWh.

Marseille, 5ème hub de l’internet mondial


Mais au fait pourquoi justement un data center à Bouc-Bel-Air ?

Si nombre de secteurs d’activité historiques ont disparu de la ville de Marseille au cours des dernières décennies, s’il y en a bien une qui a le vent en poupe, c’est le numérique !

En matière d’Intelligence Artificielle, de multiples start-ups sont déjà présentes, et Rodolphe Saadé, patron de la CMA CGM (entre autres) a annoncé lors de la deuxième édition d’ « Artificial Intelligence Marseille » l’installation de l’entreprise américaine Perplexity AI, IA qu’on annonce « révolutionnaire » (comme si l’IA ne l’était pas déjà…).

Marseille est également en passe de devenir le cinquième hub mondial de l’internet. En 2025, la ville sera au total le point de départ d’une quinzaine de câbles sous-marins stratégiques vers l’Afrique et l’Asie. Ainsi, Singapour n’est déjà qu’à quelques dizaines de millisecondes de la Canebière. Et le câble « 2Africa » prévu l’année prochaine sera le plus long du monde, avec quelque 45000 km.

Alors bien sûr il faut des data centers pour stocker, envoyer, recevoir et répartir toutes ces données. Ainsi l’américain Digital Realty, leader mondial dans le domaine, possède à Marseille 4 data centers en opération, et 1 en construction.

Mais le foncier commence à manquer, et vu de la municipalité, les data centers viennent en concurrence avec d’autres secteurs d’activité davantage génératrices d’emploi. Sans compter les autres ressources nécessaires.

D’où l’idée de les éloigner au nord de Marseille, et pourquoi pas dans notre belle commune où Digital Realty construirait donc MRS6 (si encore ils l’avaient appelé BBA1 !).

La consommation de la ville de Marseille, vraiment ?

Un chiffre circule dans les médias (et a été d’ailleurs longtemps écrit en rouge sur le site de la mairie), c’est « une consommation électrique équivalente à la ville de Marseille ». Même s’il est difficile d’avoir des chiffres exacts, en ordre de grandeur, on estime à 100 MW la consommation d’un data center, soit l’équivalent de 100 000 habitants. Marseille c’est presque 900 000 habitants, sans compter les autres usages (industrie, transport, tertiaire…). Et au niveau infrastructure, au moins 4 lignes Très Haute Tension 225 kV transportent l’électricité vers la ville, qui est ensuite distribuée par une dizaine de postes de transformation. Donc le chiffre avancé est sûrement très exagéré.
D’ailleurs, c’est bien simple, le plus grand data center de France en photo sur le site de BBA, le Paris Digital Park, c’est 80 MW. Alors qu’en 2020 Marseille a consommé 7000 GWh (hors transports), soit une puissance de 800 MW. Donc dix fois plus.
Donc fake news… Même s’il faudra bien une nouvelle ligne électrique pour alimenter MRS6.

Sinon il est indiscutable qu’un data center, ce sont des nuisances. En plus de la consommation électrique, ça représente de l’emprise au sol (même si normalement ça doit impliquer zéro artificialisation), du bruit, de la chaleur, de la consommation d’eau. Et des travaux, du béton, du trafic routier…

Bon d’accord, mais que puis-je faire ?

À la différence d’une éolienne par exemple, on ne peut pas dire qu’un data center relève de l’intérêt général, en tout cas pas plus qu’un entrepôt Amazon, une cimenterie Lafarge ou une usine d’aluminium Alteo. Et comme particulier, pas sûr que HPI, vos photos ou la recette du gâteau au chocolat seront stockés à Bouc-Bel-Air, même si parmi les clients de Digital Realty, on trouve tous les plus grands acteurs du numérique comme Amazon, Google, Microsoft ou NVidia.

Mais comme le colibri de l’histoire, ce n’est pas une raison pour ne pas essayer de réduire votre empreinte numérique, en limitant vos achats (en avez-vous vraiment besoin ?), en ouvrant un de vos anciens livres de cuisine (vous tomberez peut-être sur cette vieille recette si bonne que vous n’avez plus faite depuis longtemps), ou même en participant à une des nombreuses activités de l’ADSB plutôt que regarder du replay !

Philippe Rose

(article paru dans le journal de l’ADSB de février 2025)

Illustration : https://www.submarinecablemap.com/