NIMBY, késako ?
NIMBY pour « Not In My Backyard » ou « pas dans mon jardin ». Ce terme décrit usuellement l’opposition à un projet d’aménagement, non pas par principe, mais parce que son emplacement porte atteinte à son cadre de vie ou son patrimoine.
Par exemple, on peut être favorable aux énergies renouvelables, mais contre un projet d’éoliennes qui pourrait gâcher un panorama bucolique ou la vue depuis le bord de mer. Ou plus près de chez nous, être pour la décarbonatation de la deuxième zone industrielle la plus polluée de France (après Dunkerque, Fos-sur-Mer représente 17% des émissions industrielles de gaz à effet de serre), mais contre la création d’une nouvelle ligne à 400 kV qui amènerait l’électricité nécessaire (ou du moins pas telle que l’envisage RTE).
Sur notre commune, c’est du numérique qu’il s’agit, puisque la municipalité et nombre de nos concitoyens s’opposent à la construction d’un data center, bien que chacun de nous soit utilisateur de ces technologies (parfois aussi contraints et forcés il faut le dire).
« Dis-moi TF1+, je voudrais bien voir en replay le dernier épisode de HPI que j’ai raté… » « Merci Google, c’est sympa de m’offrir gratuitement 15 Go pour stocker toutes mes photos ! » « ChatGPT, aurais-tu une bonne recette de dessert au chocolat facile à faire à l’avance pour Noël, et qui épaterait tous mes invités (mais ma belle-mère n’aime pas la noisette) ? »
L’empreinte environnementale du numérique
Comme le rappelle un rapport très récent de l’ADEME, le numérique représente 2,5% de l’empreinte carbone de la France, soit un peu plus que nos déchets. Et 10% de notre consommation électrique annuelle, soit pour chaque Français l’équivalent d’un radiateur de 1000 W alimenté sans interruption pendant 30 jours.
Ce sont les terminaux utilisateurs qui sont les outils numériques les plus impactants (téléviseurs, ordinateurs, smartphones…), à hauteur de 65 et 90%. Il faut dire que toutes les occasions sont bonnes pour nous inciter à consommer davantage : coupe du monde de football ou de rugby, JO, Black Friday, Noël…
« Mais il vous faut absolument ce smartphone signé Apple ou Samsung qui fera des photos magnifiques à coup d’IA (bon, qui coûte quand même plus d’un SMIC) ! » « Comment, votre téléviseur n’est pas 4K ? »
Et sans parler de l’obsolescence programmée… Par exemple par Microsoft qui vous empêche d’installer Windows 11 sur des ordinateurs qu’il estime obsolètes mais qui suffisent largement à votre besoin.
Et les data centers dans tout ça ? Leur empreinte est estimée entre 4 et 22%, et elle ne va pas s’améliorer avec l’IA.
Selon une récente étude parue dans Nature, l’IA générative a généré en 2023 près de 2600 tonnes de déchets électroniques. Et en 2030, si aucune mesure n’est prise, le pire scénario envisagé par les chercheurs multiplie par 1000 cette quantité de déchets (non, je n’ai pas mis un zéro de trop). Ils l’estiment à 2,5 millions de tonnes de déchets électroniques, ce qui représente 10 milliards de smartphones jetés sur une seule année. Énorme. Et le tout pour une consommation électrique annuelle de 1000 TWh.
Marseille, 5ème hub de l’internet mondial
Mais au fait pourquoi justement un data center à Bouc-Bel-Air ?
Si nombre de secteurs d’activité historiques ont disparu de la ville de Marseille au cours des dernières décennies, s’il y en a bien une qui a le vent en poupe, c’est le numérique !
En matière d’Intelligence Artificielle, de multiples start-ups sont déjà présentes, et Rodolphe Saadé, patron de la CMA CGM (entre autres) a annoncé lors de la deuxième édition d’ « Artificial Intelligence Marseille » l’installation de l’entreprise américaine Perplexity AI, IA qu’on annonce « révolutionnaire » (comme si l’IA ne l’était pas déjà…).
Marseille est également en passe de devenir le cinquième hub mondial de l’internet. En 2025, la ville sera au total le point de départ d’une quinzaine de câbles sous-marins stratégiques vers l’Afrique et l’Asie. Ainsi, Singapour n’est déjà qu’à quelques dizaines de millisecondes de la Canebière. Et le câble « 2Africa » prévu l’année prochaine sera le plus long du monde, avec quelque 45000 km.
Alors bien sûr il faut des data centers pour stocker, envoyer, recevoir et répartir toutes ces données. Ainsi l’américain Digital Realty, leader mondial dans le domaine, possède à Marseille 4 data centers en opération, et 1 en construction.
Mais le foncier commence à manquer, et vu de la municipalité, les data centers viennent en concurrence avec d’autres secteurs d’activité davantage génératrices d’emploi. Sans compter les autres ressources nécessaires.
D’où l’idée de les éloigner au nord de Marseille, et pourquoi pas dans notre belle commune où Digital Realty construirait donc MRS6 (si encore ils l’avaient appelé BBA1 !).
La consommation de la ville de Marseille, vraiment ?
Un chiffre circule dans les médias (et a été d’ailleurs longtemps écrit en rouge sur le site de la mairie), c’est « une consommation électrique équivalente à la ville de Marseille ». Même s’il est difficile d’avoir des chiffres exacts, en ordre de grandeur, on estime à 100 MW la consommation d’un data center, soit l’équivalent de 100 000 habitants. Marseille c’est presque 900 000 habitants, sans compter les autres usages (industrie, transport, tertiaire…). Et au niveau infrastructure, au moins 4 lignes Très Haute Tension 225 kV transportent l’électricité vers la ville, qui est ensuite distribuée par une dizaine de postes de transformation. Donc le chiffre avancé est sûrement très exagéré.
D’ailleurs, c’est bien simple, le plus grand data center de France en photo sur le site de BBA, le Paris Digital Park, c’est 80 MW. Alors qu’en 2020 Marseille a consommé 7000 GWh (hors transports), soit une puissance de 800 MW. Donc dix fois plus.
Donc fake news… Même s’il faudra bien une nouvelle ligne électrique pour alimenter MRS6.
Sinon il est indiscutable qu’un data center, ce sont des nuisances. En plus de la consommation électrique, ça représente de l’emprise au sol (même si normalement ça doit impliquer zéro artificialisation), du bruit, de la chaleur, de la consommation d’eau. Et des travaux, du béton, du trafic routier…
Bon d’accord, mais que puis-je faire ?
À la différence d’une éolienne par exemple, on ne peut pas dire qu’un data center relève de l’intérêt général, en tout cas pas plus qu’un entrepôt Amazon, une cimenterie Lafarge ou une usine d’aluminium Alteo. Et comme particulier, pas sûr que HPI, vos photos ou la recette du gâteau au chocolat seront stockés à Bouc-Bel-Air, même si parmi les clients de Digital Realty, on trouve tous les plus grands acteurs du numérique comme Amazon, Google, Microsoft ou NVidia.
Mais comme le colibri de l’histoire, ce n’est pas une raison pour ne pas essayer de réduire votre empreinte numérique, en limitant vos achats (en avez-vous vraiment besoin ?), en ouvrant un de vos anciens livres de cuisine (vous tomberez peut-être sur cette vieille recette si bonne que vous n’avez plus faite depuis longtemps), ou même en participant à une des nombreuses activités de l’ADSB plutôt que regarder du replay !